28/01/2015

Introduction au Livre "Gens de Cirque"

Je suis né photographe, je vois le monde au travers d’un cadre. Photographier m’est facile, un clic et c’est dans la boîte.
Ma mère m’a ouvert ce champ du possible à la suite d’une réunion “présentation de métiers” en collège. Nous y apprenons que Photographe c’est un métier. Malgré mon manque  d’empathie avec le système scolaire, j’échappe à l’apprentissage. Le hasard des rencontres me mène à Paris. Un jeune coiffeur de mode me coache dans le monde fermé de la photographie et m’installe comme assistant d’un photographe de natures mortes. Je découvre la photographie, j’apprends la vie. 1980 est une des dernières décennies flamboyantes pour la publicité. La parution des magazines est attendue fébrilement par les aficionados de la mode pour y découvrir les nouvelles facéties de Guy Bourdin dans Vogue et les natures mortes de Daniel Jouanneau. On fantasme sur les images de Jean-Loup Sieff. On floute nos photos comme seule sait le faire Sarah Moon, les cancres essayent de copier. Richard Avedon et Irvin Penn sont nos idoles.  J’ai 20 ans, trop impressionné par les suédoises d’un mètre quatre-vingts, j’image une photographie à ma pointure et me lance dans la mode enfantine. L’enfant roi a fait sa place dans les pages des magazines et devient support de communication à de nombreuse marques. On ne sait pas encore ce qu’est internet, le courrier nous arrive par la poste. On tape les factures à la machine à écrire. Les coursiers en Vespa sont les rois des rues de Paris. Le téléphone dans la voiture est un luxe qui pèse 3 kg, fonctionne aléatoirement et dit: “Radiocom 2000, ne quittez pas”. Le selfie s'appelle encore autoportrait et se réalise avec un appareil photo équipé d’un retardateur. Une dizaine d’images sous le bras, mon book,  je fais le tour des rédactions. Les directeurs artistiques vous reçoivent. Certains me font confiance. Première parution, émotion de l’image couchée sur papier glacé. La photographie n’est pas encore numérique. On shoote sur de la pellicule et donnons ces films à développer à un laboratoire professionnel, angoisse du développement. Les retouches sont laborieuses,  Photoshop n’est pas encore né. Le noir et blanc se fait à domicile. Plaisir de la chambre noire, sa lumière rouge et ses rémanences de produits chimiques. Magie de l'apparition de l’image dans le premier bain, en écoutant Daniel Mermet, encore sur France Inter. L’instantané sait se faire attendre, même le Polaroïd prend son temps pour apparaître.
La rencontre d’une apprentie trapéziste me révèle à un univers de rêves et de fantasmes. Trapéziste ? Un métier qui peut s’apprendre en France, grâce à Annie Fratellini qui créa la première école de cirque en 1972. Jusque là le cirque était une affaire de famille. Le chapiteau était monté sur un terrain vague, sous le périphérique, non loin de la porte de la Villette.
«L’école était ouverte, pleine d’une faune étrange de jeunes gens cherchant à réinventer les formes du spectacle vivant, d’artistes de cirque venus s’entraîner, de comédiens voulant travailler leur corps, de professeurs pleins d’une riche tradition qui n’était plus réservée au seuls enfants des familles de cirque»²


Les années quatre-vingt-dix sont l’âge d’or du nouveau cirque. Archaos installe son chapiteau de corde sur des terrains vagues dans Paris, avant de venir se faire cuire un steak sous la coupole du cirque d’hiver³. Les clowns de tôle s’y battent à la tronçonneuse. Plume poétise le cirque. Barbara Weil monte un cirque de femme dans son cirque de Barbarie. Le cirque du Soleil tente sa première incursion en France, s’y brûle les ailes et attendra 10 ans avant d’y revenir. Le cirque Baroque embauche les jeunes recrues fraîchement sorties de l’école. Le cirque quitte le champ du ministère de l’agriculture pour celui de la culture et l’école nationale du cirque voit le jour à Châlons en Champagne. Quant à moi, j’invite ceux qui le désirent à partager, avec moi, leur art circassien dans un studio photo. Sorti de la piste, je réalise des photos intimes d’acrobates, équilibristes, jongleurs, aériens… où leur discipline s’exprime dans une expression magnifiée par l’image. Première rencontre avec Manou, contorsionniste qui pose un bras enroulé autour de la tête, rappelant une sculpture de Brancusi ou Gégé, jongleur, et sa boule de cristal sur le front. Bien d’autres artistes circassiens suivront. Des amitiés se noueront.


Quel plaisir l’artiste trouve-t-il à s'exhiber en public ? Quelle sensation cela lui procure-t-il ? L’expérience m’attire. Michel Novack et son cirque des Noctambules m’en donne l’opportunité en me proposant d’assister à ses cours. Me voilà sur la piste, suspendu par un pied à une barre, une merveilleuse jeune danseuse dans les bras. L'attirance pour la ballerine m’a conforté dans l’envie d’approfondir mon apprentissage et de supporter la douleur que procure ce genre d’enseignement. Je m'entraîne à la perche aérienne, une des spécialités de Michel Novack, ancien agrès du cirque traditionnel que nous remettrons au goût du jour avec une approche résolument moderne et sensuelle. De cette union aérienne naîtront deux enfants et une compagnie de spectacle vivant : L’éPATE en L’AIR Cie. Devenu artiste de cirque, acrobate aérien, metteur en scène, puis comédien clown, c’est toujours habité de la passion pour l’image que je me suis investi  et m'investis encore dans tous ces nouveaux espaces de création. Je mets en scène des spectacles comme je construis mes images avec rigueur, humour et poésie. “J’enclowne” les gens en les photographiant. D’un seul clic, je cherche à créer de l’émotion sur le public.


(²) Coline Serreau préface pour le livre L’Académie Fratellini
(³) Metal Clown